LANZA DEL VASTO
ET LES TEMPS D'APOCALYPSE
En ces temps de Pâques où tout chrétien célèbre la résurrection de Jésus de Nazareth en Jésus-Christ,
y-a-t-il meilleure occasion pour parler de l'un de ses lointains disciples que fût, en plein 20è siècle, Lanza Del Vasto, figure ô combien exceptionnelle de l'Occident et de l'Orient à la fois ? C'est donc en écho aux différents textes déjà publiés dans le
précédent numéro de Florilège (n°78, mars 95), que je voudrais revenir sur Lui, le très dévoué serviteur des hommes et de Dieu, pour attirer l'attention du lecteur sur un aspect peu connu de son
oeuvre et de ses idées.
Nul ne contestera qu'en ce siècle finissant, qui coïncide avec la fin du second millénaire après la
naissance de Jésus-Christ, notre civilisation soit à un tournant crucial de son histoire. Et bien qu'une guerre nucléaire entre les deux Grands soit désormais à jamais écartée, d'autres menaces
tout aussi graves, pèsent, sur cette fragile humanité qui est la nôtre... et dont les tourments, loin d'avoir pris fin dans un idyllique et chimérique bonheur terrestre, ne cessent de grandir,
partout et tout le temps. Notre civilisation est-elle donc parvenue en cette nouvelle "fin des Temps" au bord de l'abîme, ou n'est-ce qu'une vision pessimiste et erronée de la réalité des choses qui changent sans cesse (voir sur ce sujet un texte de Micky Papoz et divers commentaires dans les n°25 et 27 du fanzine Chimères, c/o Josiane
Kiefer, 10, av. St-Rémy- esc.A4- 93200
Saint-Denis).
A cette question angoissante, parce qu'elle nous concerne tous, pas
seulement dans notre chair, ni dans le risque de mort physique, mais aussi dans notre esprit, de nombreux prophètes ont tenté de répondre, et cela depuis bien longtemps, anticipant sur les
événements proches ou lointains, et même sur l'histoire toute entière de notre humanité. De l'Apocalypse de Saint-Jean, le plus célèbre d'entre eux, aux prophéties modernes de Dozulé, en passant
par Notradamus et La Salette, la littérature religieuse et mystique regorge de textes prophétiques plus obscures les uns que les autres, mais qui tiennent le peuple en haleine et l'empêchent
peut-être de sombrer dans un sommeil quasi-mortel. Mortel pour l'âme en tout cas ! Mais peu nombreux sont ceux qui ont essayé d'apporter, non pas
une interprétation événementielle et souvent oiseuse de ces textes, mais plutôt une explication plus intime des choses, plus proche peut-être de la
réalité ultime et du sens caché de la nature humaine, en recherchant les causes profondes sur lesquelles sont fondées nos angoisses métaphysiques, et partant, notre besoin prophétique. Parmi ces
auteurs, Lanza Del Vasto (1901 - 1981), Shantidas (serviteur de paix), chrétien et disciple de
Ghandi, constitue me semble-t-il, un exemple remarquable. Mon propos n'est pas ici de retracer la vie ou les idées de cet écrivain mystique moderne, que d'aucuns considèrent à juste
titre comme un authentique philosophe des temps modernes, initié aux sources de l'Evangile et de la Non-violence. On parlait surtout de lui avant guerre, puis dans les années 40; souvent dans les années 50 et 60, et depuis... on l'a quelque peu oublié. Il est
vrai qu'en 1981, l'année même de sa mort, l'homme aux pieds nus, le jeûneur exemplaire, obtiendra gain de cause dans son combat (commencé au Larzac
en 1972) pour la non-violence, l'écologie et l'arrêt du nucléaire. Mais au-delà de ces aspects quelques peu "folkloriques" du personnage (que je respecte dans son intégralité), on peut montrer à
quel point sa vision du monde, plus actuelle que jamais, nous serait du plus grand secours aujourd'hui, si nous nous donnions la peine d'y réfléchir quelque peu. En effet, grand poète, mais aussi
précurseur d'un Nouvel Age qui tarde à venir il faut le reconnaître, le fondateur de la Communauté de l'Arche,
bien injustement oublié de nos jours, et dont l'oeuvre imposante et originale éclaire tout croyant, est l'auteur d'un ouvrage que je considère comme fondamental et qui pourtant reste étrangement
méconnu, je veux parler de son livre "Les Quatre Fléaux" , publié chez Denoël en 1959. Dans cet ouvrage
de la fin des années 50, période de guerre froide, de reconstruction économique de l'Europe et de l'expansionnisme soviétique, période aussi où la Science matérialiste triomphante, se répand sur
toute la planète, Lanza del Vasto se place à contre courant des idées généralement admises à l'époque. Au lieu de d'encenser et de vénérer cette nouvelle trilogie que constitue la
"Science-Technique-Industrie", réputée libérer l'homme de l'ignorance et de l'esclavage, il s'emploie au contraire à la dénoncer. Ce faisant, le Maître s'attaque à tellement gros que personne ne
s'en rend vraiment compte. Bien avant les révolutionnaires gauchistes et anarchistes de tous poils, il dénonce l'indénonçable et révèle d'une certaine manière l'un des secrets les plus profonds
de l'Apocalypse en s'attaquant au fondement même de notre civilisation industrielle, dont le complexe militaro-industriel mondial est peut-être la manifestation la plus apparente du XXè
siècle.
Misère, Servitude, Guerre et Sédition, rien n'a changé depuis 1945, sont
encore aujourd'hui les quatre grands fléaux qui frappent l'humanité depuis le commencement des temps; cela, tout le monde le sait. On a oublié, ou l'on ne veut pas y croire, que l'origine de nos
souffrances réside (très probablement) comme le rappelle Lanza del Vasto, dans le péché originel par lequel Adam et Eve voulurent s'approprier la Connaissance pour la jouissance et le profit. C'est-à-dire la Connaissance du Bien et du Mal. Je voudrais m'attacher ici à ce que dit l'auteur des "Principes et préceptes du retour à l'Evidence" sur les deux Bêtes de l'Apocalypse de Jean. C'est au premier chapitre de son ouvrage "Les Quatre Fléaux", Genèse des Fléaux et leur apocalypse, que le mystique aborde cette question, si controversée
depuis des siècles par les différents exégètes, sur l'interprétation et la signification de La Bête qui monte de la Mer et de la Bête qui monte de la Terre.
Souvenons-nous des paroles de l'Apocalypse de Jean concernant la première Bête :
<<Puis je vis monter de la mer une Bête qui avait dix cornes et sept têtes et sur ces cornes dix couronnes et sur ces têtes des noms de blasphèmes. (...)
Le Dragon lui donna sa puissance et son trône et une grande
autorité.(...)
Il lui fut donné toute autorité sur les tribus, tous les peuples, toutes les langues et toutes les
nations. (...)>>.
Que dit alors le mystique du XXè siècle ? Il écrit :
<<la Bête qui monte de la Mer, c'est la Science de la Matière, monstre brillant d'écailles et tentaculaire>>. Ne voilà-t-il pas une
remarque prophétique, une vision claire de ce que l'idéologie marxiste-léniniste n'a fait que confirmer pendant plus de cinquante ans sur le plan politique. L'homme sans Dieu, adore la Bête et
s'autodrétruit. Et pourtant, combien cette idée peut paraître choquante à bien des esprits. On parle ces jours-ci du transfert des cendres de Pierre et Marie Curie au Panthéon. Quelle étrange
coïncidence ? Car en effet, et malheureusement, il y a un lien. Loin de moi l'idée d'attenter si peu que ce soit à la mémoire de ce couple si prestigieux qui a ouvert, avec d'autres, en ce début
de notre XXè siècle l'ère nucléaire de l'humanité. Mais il est impossible d'écarter certaines interrogations. Quand la Recherche ne procède pas du désir légitime de lutter contre l'ignorance,
n'est elle pas l'expression inavouée d'un immense orgueil humain ? Et tout particulièrement son aspect le plus fantastique, à savoir la physique nucléaire et toute ce qui concerne la structure de
la matière ? Cette Bête, la Science avec un grand S est vorace, arrogante, et demande toujours plus; elle se met au service des instincts et des appétits les plus bestiaux de l'homme. N'est-ce pas en effet ce qu'on voit tous les jours ? C'est le Dragon (le Diable ?) qui lui donne sa puisance et non Dieu (voir à ce sujet mon article dans Florilège N°74 sur le Diable). Cette libération que promet la Science est une fausse libération. Certes, elle augmente le
confort, mais elle ne donne pas la liberté vraie. <<La vérité scientifique ne touche que la mesure et
l'articulation des phénomènes [les apparences]. Indéfiniment extensible en surface, elle est à peu près nulle en profondeur. Elle ne pénètre rien, elle explique (déplier au
dehors)...>> écrit le prophète. C'est bien d'ailleurs ce que dénoncent depuis toujours les mystiques de tous les temps et de toutes les religions. Et c'est
pourquoi l'on peut lire aussi : << Et je vis une ses têtes blessée à mort mais la blessure mortelle guérit.>> Il s'agit là selon Lanza Del Vasto de la Philosophie. Autrefois tête unique de la science, elle avait figure humaine et était sensée éclairer les
hommes; elle portait le nom de Sagesse. Mais elle est bien oubliée aujourd'hui, car tous adorent la Bête en cette fin de millénaire, enfin, presque tous. C'est ce que prédit l'Apôtre Jean quand
il écrit : <<Et tout le monde était dans l'admiration derrière la Bête.>> . En effet, tous admirent les exploits de l'astronautique qui a
permis à l'homme d'aller sur la lune, ou ceux de la médecine qui ont fait de nous de véritables sorciers ou magiciens, mais également responsable de cette terrible bombe démographique suspendue
au-dessus de nos têtes. Tous aussi admirent les stupéfiants progrès de l'informatique capable bientôt d'asservir l'humanité entière si un sursaut
salutaire ne vient pas nous réveiller à temps (c'est un informaticien qui vous parle !). Tous, nous adorons cette Science et son enfant, la Technique-industrie, engendrant la consommation de masse, tant décriée par Marcuse dans les années 60/70, qui nous enrichit matériellement et nous appauvrit spirituellement ! Il suffit de
regarder autour de soi. Le désarroi dans lequel se trouve l'homme de notre époque ne vient il pas précisément de tout cela, et de notre incapacité grandissante à maîtriser notre "progrès" ? Alors
on revient à l'adage antique bien connu : science sans conscience, n'est que ruine de l'âme. Cette problématique comme on le voit est loin d'être
nouvelle. Ce qui fait son importance aujourd'hui, c'est son ampleur. Et ce qui fait l'originalité de Lanza c'est d'en avoir donné une interprétation biblique, confirmant ainsi le sens historique
des écrits bibliques et la valeur eschatologique de l'Apocalypse et des Evangiles. C'est vrai, il faut le dire, nous sommes en pleine "Révélation", peut-être depuis le retour des "fils de Brutus"
(apparition de la République). D'où l'importance mondiale de la révolution française basée sur le culte de la Raison (i.e. le rationalisme et du
matérialisme) et le sens des attaques de la Science envers la foi et la pratique religieuse, qui d'ailleurs ne prouvent rien, mais trahissent l'esprit luciférien et démoniaque qui l'anime.
Aux guerres modernes, aux famines, aux exclusions multiples, il faut opposer comme le fait notre mystique, non seulement l'ordre et la justice, mais surtout, l'amour du prochain et la compassion.
Au sexe et à l'argent, moteurs du monde moderne, il faut opposer non pas le confort, mais la libération intérieure, d'où seule peut naître la liberté extérieure, et rechercher la solidarité entre
les hommes. N'est-ce pas un peu ce qu'annonce Eliane Demazet dans son court poème "le 21è Siècle" (Florilège n°78) que voici :
"Quand la folie des hommes
Aura gagné
Le Monde
Alors
Il n'y aura plus
Que l'Amour
Pour sauver
Les Etoiles..."
Mais la Bête qui sort de la Mer n'est malheureusement pas la seule. L'Apôtre parle aussi d'une
seconde Bête qui monte de la Terre :
<< Puis je vis monter de la terre une autre Bête qui avait deux
cornes comme celles d'un agneau et qui parlait comme un dragon.
Elle exerçait toute l'autorité de la première Bête (...)
Elle opérait de grands prodiges jusqu'à faire descendre le feu du ciel à la vue des hommes.
Et séduisait les habitants de la terre (...).
Le nom de la Bête est le nombre de son nom. (...)
Que celui-là qui a de l'intelligence calcule le nombre de la Bête
car c'est un nombre d'homme et son nombre est 666.>>
Cette seconde Bête n'est autre pour Lanza Del vasto que la
Machine, dans les griffes de laquelle nous nous débattons présentement. Elle n'a qu'une tête et ses cornes d'agneau sont des leurres. Très beaux
leurres, certes, mais gare aux lendemains qui déchantent pour ceux qui ont mis tous leurs espoirs dans ce faux agneau de Dieu. A ceux qui s'imaginaient dans les années 50 que la mécanisation et
l'automatisation à outrance pouvait être porteur d'avenir, à ceux qui voyaient dans la nouvelle civilisation matérialiste que le communisme sans Dieu prétendait mettre en place, Lanza dit combien
ils se trompent. Tout nous montre aujourd'hui avec le recul comme il avait raison. La Machine, fille de la Science et la technique, témoin du "progrès" commence enfin à montrer en cette fin de
siècle, son vrai visage. Mais en son nom, combien d'hommes ont été sacrifiés ? Combien de générations ont été anéanties et combien d'âmes on été perdues. Il est vrai que Jésus parlant à ses disciples de la fin des temps qui doit venir et évoquant l'Apostasie (renoncement ou rejet) qui la précéderait, affirmait
que CELA devait se faire, en tout état de cause. Est-ce pour nous sortir définitivement de l'esclavage de la Matière où nous sommes englués depuis la Chute ? Cette immense alchimie collective
aurait donc toute son utilité. Espérons-le ! Car si la Fin n'est toujours pas là, combien nous reste-t-il encore à souffrir et de quoi demain sera-t-il fait ? Pierre Souris
se pose lui aussi la question (comme beaucoup d'autres avant nous) au travers de ces quelques vers (Florilège N°78) que je reprends ici en hommage à
sa vision des choses :
"Demain
Ce que sera demain Seigneur vous le savez
Pour moi je vois partout le vieux monde qui meurt
Des Poissons ce dit-on l'ère touche à son terme
Du Verseau point au ciel l'aurore universelle
Mais quel renversement Seigneur nous reste à faire
Est-ce un renversement des pôles ou de l'esprit
Du Temps des Nations que reste-t-il encore
L'an 2000 s'avance au galop d'un cheval
Est-ce celui tout noir de quelque Apocalypse
Attention aux trois coups du rideau qui se lève
Le premier sera-t-il celui de la bombe H
Le second d'un trident d'une bombe orbitale
Et le bouquet enfin l'ekpurosis finale
Dies irae Dies illa
Teste David cum
Sibylla"
Pour conclure, provisoirement bien sûr, ce sujet, notons qu'en 1992, les Editions du
Rocher publiait un autre ouvrage du Maître en écho à celui dont nous venons de nous inspirer, intitulé "Les Quatre Piliers de la Paix". Dans celui-ci
Lanza Del Vasto continue de nous éclairer sur le sens profond des choses, en particulier sur les menaces qui pèsent sur l'humanité et les moyens d'y parer. Mais combien d'hommes sont-ils
capables d'entendre et peut-être d'écouter ce qu'il dit ? A l'heure où le chômage sévit plus que jamais, où la famine ravage une partie du Tiers Monde, où l'Amérique et l'Asie, sans grands
scrupules, cherchent à subjuguer le monde de leur supériorité matérielle, y-a-t-il encore quelque place pour l'Amour, la douceur, la simplicité, la justice enfin ?
Serge-F. LG, avril 1995